Manifeste originel

Après 1968, il n’est plus question de peindre de manière traditionnelle, car la peinture de chevalet ne cernait pas cette découverte de la rue et de l’expression démocratique. Une période de réflexion sur la signification sociale de l’objet artistique me détermine bientôt à créer un journal qui voit son premier numéro paraître en 1970.

Peut-être à cause des inscriptions nabatéennes de Moab datant du troisième siècle avant l’ère chrétienne ou celles qu’on lit partiellement sur les stèles de basalte trouvées en Transjordanie dont l’origine remonte au neuvième siècle avant Jésus Christ. Car ces œuvres offertes aux regards des hommes de cette époque reculée établissaient un type précis de communication en participant à l’espace urbanistique. Visibles de tous ceux et de celles qui pour de multiples raisons, participaient à l’animation d’une concentration humaine, elles donnaient une émotion esthétique toutn en préservant l’originalité de la langue et de la culture. C’étaient déjà les seules impressions possibles des caractères représentatifs d’une langue qui possédaient, en même temps un caractère éducatif impliquant la lecture dans un lieu social ouvert à tous.
Il m’apparut évident que cette double fonction sociale se retrouve sur le plan des concepts dans le journal, grâce aux nombreux points de diffusion qui lui permettent d’être présent dans l’espace urbain, dans les lieux mêmes des activités sociales et économiques.
La dynamique du journal, image sociale, s’élabore dans un état d’esprit proche des maîtres du quattrocento qui n’hésitaient pas, dans leur soif d’établir les règles de la peinture italienne, à enfreindre les interdits touchant au corps humain. En ce temps là, la médecine était une science de spéculation…Etudier le corps humain signifiait, pour l’artiste, qu’il s’attachait à en décrire les formes, de visu, en contemplant les cadavres dissimulés sous un lit, quand il dormait. La peine encourue pour ce genre de recherche était la mort.
Et c’est dans l’analyse de cette situation historique que j’ai trouvé la force de publier des articles dans un journal conçu comme une fresque un tableau circulant, faisant corps avec la vie quotidienne. …Ainsi les gravures ou les bois d’Albrecht Dürer s’achetaient sur les marchés… Son œuvre s’affirmait dans un rapport social peu éloigné des inscriptions nabatéennes…
Quant aux techniques de reproduction on les repère dans la peinture de chevalet. Delacroix introduit dans sa manière de peindre la théorie des mélanges optique des couleurs qui permet le développement de la photographie et de l’imprimerie.
En essayant de cerner grâce à l’histoire le fait d’une identification du reportage à une fonction plus journalistique de la peinture, il suffit de parcourir l’œuvre de Brueghel. On se rend compte que, bien avant l’existence des journaux, même si la revue des “Deux Mondes” s’est consacrée à l’étude de la presse de l’époque romaine, le peintre est déjà un journalise. Plus près de nous, les reportages réalisés par Goya sur les souffrances du )peuple espagnol luttant pour son indépendance, ou ceux de Delacroix sur les journées de juillet sont des témoignages difficiles à nier. En octobre 1830, il écrivit à son frère, général en retraite :”j’ai entrepris un sujet moderne, une barricade… et si je n’ai pas vaincu pour la patrie, au moins peindrai-je pour elle”.
Henri Jean Enu
(Extrait de “Parapluie”. éditions alternatives et parallèles. Catalogue Gallimard)

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